IV - Sable convoité, population engagée
   III - Rocade, voie à sens unique
   II - Lannion à mal au coeur
   I - Algues vertes, vaines luttes

Quand la politique et agriculture s'emmêlent

Plestin-les-Grèves, années 1970. Les Trégorrois s’inquiètent de l’apparition soudaine d’ombres vertes sur leurs plages. Chaque année, à l’approche du printemps, des algues colonisent la baie de Lannion. Une enquête du ministère de l’Agriculture conclut, dès 1971, à une invasion d’algues vertes, conséquence d’une trop grande pollution des eaux fluviales. Si elles déplaisent aux riverains, les "marées vertes" printanières ne semblent pas pour autant nuisibles. Mais en 1989 et 1999, deux drames alertent les associations écologistes sur leur éventuelle toxicité. À Saint-Michel-en-Grève, un joggeur meurt d’étouffement sur la plage et un ouvrier chargé de ramasser les algues tombe dans le coma. La réelle dangerosité des algues vertes n’est confirmée qu’en 2009, après la mort d’un cheval et le malaise de son cavalier sur la même plage. L’animal serait tombé après avoir inhalé un gaz nocif émis par un tapis d’algues en décomposition. L’agriculture intensive est rapidement identifiée comme principale cause de l’invasion. Le lisier épandu sur les terres et les engrais utilisés dans les champs contiennent des nitrates qui s'infiltrent dans le sol puis dans l'eau et contribuent au développement des algues vertes.

Des algues à l'agenda politique

Cette fois, les médias s’emballent. La prise de conscience est nationale. L’État veut agir rapidement dans huit baies bretonnes, entre le Finistère et les Côtes-d’Armor. Le plan national de lutte contre les algues vertes est mis en place en 2010 et signé par Lannion-Trégor Communauté (LTC) dès 2011. L’objectif est de sensibiliser les agriculteurs à modifier leurs méthodes de production : limitation de l’usage de produits chimiques et incitation à cultiver l’herbe plutôt que le maïs pour l’alimentation du bétail. Jusqu’en 2015, le territoire s’engage à "passer d’un système conventionnel à un système herbager", explique Jean-Claude Lamandé, vice-président de LTC, l’un des douze élus en charge de la réalisation du plan dans le secteur. "L’herbe pompe les excédents de nitrates."

Les agriculteurs du Trégor sont encouragés à signer une charte rappelant les orientations du plan national. En retour, ceux-ci perçoivent des aides financières de l’État, de la Région et du Département. Le but affiché de LTC est de gagner à la cause 80% des agriculteurs du bassin versant. Parmi les non-signataires, on y trouve des départs en retraite, des gens en difficulté financière. "On savait très bien qu'on ne pouvait tous les engager", soutient Jean-Claude Lamandé. "Ces objectifs ont l’air simples, mais c'est quelque chose de très lourd à mettre en œuvre, poursuit l’élu, il faut travailler avec les agriculteurs, donc les mobiliser, cela a nécessité beaucoup de rencontres et de discussions".

Dès les années 1990, on était perçus comme des destructeurs de la nature, à l’origine des marées vertes dans la baie de Lannion
Jean-Noël Sidaner, éleveur

Une question de cohabitation

Jean-Noël Sidaner est ancien vice-président de la Chambre d’agriculture et ancien élu de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), fer de lance de l’agriculture conventionnelle. Il a participé aux discussions à l’origine du plan, en 2010. Aujourd’hui hors de ces fonctions et bientôt à la retraite, Jean-Noël Sidaner se consacre à son élevage de volailles de Plouaret, à quinze kilomètres de Lannion. L’odeur du foin et de la paille sature le hangar encore vide où il besogne en prévision de l'arrivée de 38 000 dindonneaux.

“Dès les années 1990, on était perçus comme des destructeurs de la nature, à l’origine des marées vertes dans la baie de Lannion”, se souvient l’éleveur. Lassés d’être pointés du doigt, certains agriculteurs soutenus par des élus locaux, ont initié des actions de réduction des fuites d’azote, anticipant le futur plan. "Si les élus acceptent qu’on partage nos idées et qu’on construise un projet ensemble, alors les agriculteurs suivront, explique l’éleveur, mais certains élus voulaient supprimer des élevages pour remédier au problème...".

Les fermes pilote : "laboratoires" du plan


L’instauration du plan a permis à dix fermes dites “pilotes” de tester de nouvelles méthodes. À Plouzélambre, au sud de Lannion, le couple Le Goffic n’a pas hésité à se joindre au projet en 2011.

Interview de Jean-Noël Sidaner, éleveur de dindes et volailles à Plouaret

Marylène et Arnault ont monté seuls leur élevage de vaches laitières, voici 26 ans. Ils affirment avoir toujours privilégié des solutions "durables". “chercher l’optimum, pas le maximum”,résume Arnault. Avec ses 80 hectares de terres verdoyantes, la ferme Le Goffic paraissait idéale pour la mise en application du plan. Au centre de la propriété, les soixante-dix vaches normandes occupent une vaste étable non loin des prairies environnantes dédiées au pâturage. Le couple a aujourd’hui cessé la production de maïs destiné à l’alimentation du bétail, trop coûteuse en engrais minéraux et trop polluante. Arnault Le Goffic mesure régulièrement la taille de l’herbe de ses pâtures pour en assurer un entretien parfait. Alors que le programme pilote s’est achevé il y a deux ans dans le Trégor, le couple d'agriculteurs continue aujourd’hui d’adapter sa production selon ces nouvelles méthodes. “Il n’y a pas de formule magique, chaque exploitation a son propre fonctionnement et une qualité de sol différente, tempère l’éleveur. Ce qui a marché pour nous pourrait ne pas être efficace pour le voisin.”

 

Gwénaëlle Briant
Coordinatrice des bassins versants de la Lieue de Grève LTC

Le plan remis en cause


Si, comme s’en félicite LTC, le plan anti algues vertes a reçu un bon accueil de la part de nombre d’agriculteurs, certains exploitants et élus politiques se sont montrés réticents. "Rassembler tous les agriculteurs était simplement impossible"reconnaît Jean-Claude Lamandé. Pourtant, l’élu veut croire aux vertus d’une politique non contraignante :"On entre chez des gens et on fixe les règles du jeu. Cela peut être mal reçu. Mais il vaut mieux favoriser le dialogue et le volontariat plutôt que l’État ne s’en mêle et supprime les aides financières en prenant des mesures obligatoires”

Jean-Claude Lamandé
Président du comité des bassins versants de la Lieue de Grève

“Maintenant, la balle est dans le camp de l’Etat”, lance Jean-Claude Lamandé. Un bilan général fourni par la délégation ministérielle devrait être délivré en avril. A terme, l’Etat pourrait prendre des mesures plus drastiques contre les algues vertes. "66% des agriculteurs ont signé la charte et pendant ce temps-là, 34% peuvent polluer ?" ironise Yves-Marie Le Lay, co-auteur du livre Les marées vertes tuent aussi ! Le scandale sanitaire. L'ancien professeur de philosophie à la retraite reçoit dans sa grande maison en bois ornée de plantes sauvages, à Locquirec, à deux pas du bord de mer. Aujourd’hui président de l’association Sauvegarde du Trégor, Yves-Marie Le Lay fut l’un des premiers à lancer l’alerte sur la toxicité des algues vertes, dès les années 1990. Le plan de lutte national mis en place par LTC ne le convainc pas. L’écologiste déplore des mesures trop conciliantes. "Pour produire, les exploitants doivent polluer et ne veulent pas de contrôle ou de normes imposées. Au fond, tout cela n’est qu’une affaire politique”, s’exclame l’écologiste. Il part du principe qu’il faudrait “donner une valeur à l’environnement dans le marché, pour ne plus que ce soit un coût, mais un avantage économique" L’écologiste est catégorique. Pour lui "Les mesures doivent être imposées par l’État" il continue : "Au fond, tout cela n’est qu’une affaire politique".

Une politique bio-logique ?

Les alternatives à l’agriculture intensive existent en Trégor et tendent à se développer. Aujourd’hui, sur 158 exploitations de la Lieue de Grève, treize ont obtenus le label Agriculture Biologique.

les Paniers du Bocage collectif d'agriculteurs bio

L'élu rappelle la volonté de LTC d'intégrer vingt agriculteurs "bio" au plan de lutte contre les algues vertes. L'Agglomération revendique dans ce cadre des actions de sensibilisation à l’alimentation biologique auprès des écoles et des consommateurs. Au Vieux-Marché, commune récemment rattachée au territoire de LTC, la petite ferme de Vincent et Amy Lefèvre est estampillée Agriculture Biologique. Nichée au cœur de la campagne trégorroise, leur exploitation est le havre de quelques chevaux, vaches, cochons et poules. Le couple estime utile le label "bio" qui fait office de repère ou de marque pour le consommateur. Mais Vincent et Amy Lefèvre ne revendiquent pas une pratique militante de leur métier. Tous deux affirment avoir créé leur ferme "de [leur] côté" et pratiquer l’agriculture à leur manière, en marge des autres exploitations.

En attendant l'hiver...

Au cours de l’été 2014, les riverains comme les chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ont constaté une réduction des algues vertes dans la baie de Lannion. Sylvain Ballu, chercheur au Centre d'étude et de valorisation des algues (CEVA), à Pleubian, confirme une diminution au printemps 2014. Mais selon lui, ce succès ne doit rien aux politiques publiques. "La baisse est surtout due à la sécheresse", explique le chercheur, qui rappelle que le mois de septembre 2014 a connu une recrudescence exceptionnelle des algues vertes en Trégor, due au climat. "Plus il pleut, plus il y a de nitrates dans l’eau. La vraie façon d‘enlever les algues vertes à long terme, c’est d’enlever les nitrates de l’eau." Les chercheurs de l’INRA œuvrent à la réduction des algues vertes depuis une quarantaine d’années, scrutant sur le long terme l’évolution de la concentration de nitrates dans l’eau. Aujourd'hui à la baisse, le taux continuerait d’évoluer de cinq à dix pour cent par an. "Mais pour 50 % du littoral, la moyenne est à cinq ans avant d'obtenir des résultats sur la qualité de l’eau, précise Sylvain Ballu. Sur certaines terres éloignées du littoral on devra attendre plus de 50 ans". Pour les chercheurs du CEVA, seul un accident climatique pourrait venir à bout des marées vertes. "Un hiver très froid empêcherait les algues de se reformer et aiderait la nature à reprendre ses droits", assure Sylvain Ballu. En attendant un sursaut de la nature, la lutte devrait se poursuivre avec plus ou moins de zèle sur le terrain politique. Le 22 mars 2014, l’État a été reconnu responsable du décès du cheval sur la plage de Saint-Michel-en-Grève par la cour d’appel de Nantes. Dans ce dossier, c’est la première fois que celui-ci est condamné pour des causes sanitaires et non environnementales. "Maintenant, la balle est dans le camp de l’État", conclut Jean-Claude Lamandé, le vice-président de LTC. Un bilan général du plan devrait être délivré par le ministère de l’Agriculture au mois d’avril. À terme, le gouvernement pourrait prendre des mesures plus drastiques pour lutter contre les algues vertes.

Lannion a mal au cœur

Le centre-ville s’essouffle

Dans les sinueuses rues pavées du centre-ville historique de Lannion, il est agréable de se promener, flâner ou faire du lèche-vitrines. Seulement, depuis quelques années, de plus en plus de boutiques ont baissé le rideau. Dans certaines rues, l’ambiance terne des locaux vides tranche désormais avec les devantures colorées des enseignes toujours en activité.
Selon une étude publiée le 24 octobre 2013, Lannion fait partie des quatorze cas critiques en France de "désertification commerciale" identifiés par la fédération professionnelle Procos, qui réunit les enseignes du commerce spécialisé. La situation force les acteurs lannionnais à se mobiliser. C’est le cas de “Lannion Coeur de Ville”, l’union des commerçants. Lannion-Trégor Communauté (LTC) s’est aussi saisie du dossier. L’intercommunalité a mené des études dans l’ensemble des communes composant son territoire. Ces travaux révèlent que tous les bourgs sont touchés mais que la situation de Lannion reste la plus préoccupante.

Paradoxe lannionnais

Aujourd'hui, la population lannionnaise avoisine les 20 000 habitants. Un chiffre qui s’explique par une succession d’événements clés dans l’histoire de la ville. En 1961, quatre communes - Buhulien, Loguivy-lès-Lannion, Servel et Brélevenez – fusionnaient avec Lannion. C’est surtout l'implantation, au cours des années 1970, des activités économiques liées au secteur des télécoms qui a dynamisé durablement la ville. Lannion est la seule commune majeure des Côtes-d'Armor à avoir gagné des habitants ces dernières années, d'après le Plan local d'urbanisme (PLU) de la ville.
Pourtant, les riverains et les commerces délaissent, en partie, le centre-ville pour s’installer en périphérie. Les touristes et riverains aiment tout de même profiter des rues pavées et des façades du XVIe siècle du centre. Les Lannionnais apprécient, quant à eux, les quelques nouveaux commerces. La boutique Signé mademoiselle s’est installée récemment sur la place du Centre. Le restaurant Villa Paoli a ouvert près des Halles. Mais ce n’est pas la tendance générale. Le pressing de la rue Jeanne-d’Arc, ou Central Sap, dans la rue des Augustins, ont fermé et n’ont pas trouvé de repreneur.


Commerçants du centre
Anne Deffontaines, Camille Le Bongoat et Annie Pensec sont commerçantes dans le centre. Elles tiennent à rester au cœur de la ville, bien qu'elles identifient quelques problèmes.

"Crise du commerce" ?

Habitants ou élus, comme Frédéric Corre, conseiller municipal en charge de l’économie, du commerce, de l’artisanat et du tourisme, font ce triste constat : "Avant, on pouvait voir 22 ou 23 commerces dans les rues. Il n’en reste aujourd’hui plus que deux ou trois dans certaines rues piétonnes." L’étude menée par Procos alerte sur "l’émergence d’une nouvelle crise du commerce en centre-ville". Mais les commerçants ne se découragent pas. La vice-présidente de Lannion Cœur de ville, Sophie Thomas, explique qu’un office de commerce a été créé par la mairie afin de répertorier les enseignes et locaux disponibles : "Si on quitte un local commercial ou si on en cherche un, c'est à l’office que l'on doit s'adresser. Ce poste a été créé pour faciliter l'installation de nouveaux arrivants."

Il y a quelques mois, une enquête en ligne réalisée par l’hebdomadaire Le Trégor a mis en avant l’avis des habitants de Lannion. Les journalistes ont lancé un appel à témoins, s’enquérant des principaux problèmes de la ville. Presque à l’unanimité, les internautes ont ciblé le centre-ville et l’ont jugé "joli mais désert". Le manque de parking, leur coût et les horaires d’ouverture des magasins sont des aspects qui ont été discutés sur ce forum.

Du centre aux zones

Joël Le Jeune, président de Lannion-Trégor Communauté, dénonce l’existence d’un quartier marchand en périphérie : "Les enseignes du quartier Saint-Marc sont des petits commerces qui auraient très bien pu se placer en centre-ville. Saint-Marc est une grosse erreur." Frédéric Corre affirme pourtant que LTC ne s’est jamais prononcée contre la construction de cette nouvelle zone marchande. "Si un travail de régulation des zones d’activité périphériques doit être fait, c’est plus du ressort de l’intercommunalité que de la mairie", continue le conseiller municipal. Saint-Marc est l’une des huit zones commerciales situées en périphérie du centre de Lannion. Répertoriées par la Chambre de commerce et d’industrie des Côtes-d’Armor, les zones de Nod-Uhel, Bel Air, Kertanguy, Keringant, Kersoles, Kerligonan, Troguéry Pouldiguy et Saint-Marc semblent plus attractives et poussent donc les habitants à délaisser le centre. Ce sont bien LTC et la mairie de Lannion qui doivent donner leur accord pour toute construction de nouveaux pôles commerciaux. Frédéric Corre explique qu’en matière de développement de zones marchandes, les institutions agissent à la fois en centre-ville et à l’échelle des quartiers voisins du centre. Enfin, les pôles périphériques sont mis en place pour contenter les besoins des habitants résidant à l’extérieur de la ville. Pour l’élu, il suffit que "les commerçants parviennent à s’acclimater à ces trois types d’échelle". Sophie Thomas veut croire que ces zones ne sont pas réellement une concurrence. Elles compléteraient plus qu’elles ne remplaceraient les activités du centre. "Seul Saint-Marc représente un danger, tempère la vice-présidente de l’union des commerçants, de nombreux commerces alimentaires y sont implantés : une grande épicerie, un boucher, un boulanger…"

Un exode à contre-cœur

"Lannion est une belle ville, son centre est joli et agréable, la qualité de vie n’y a jamais été démentie", assure Frédéric Corre. L’habitat en centre-ville serait toujours très demandé par les nouveaux arrivants. "Ils souhaitent s’y installer mais ne trouvent pas ce qu’ils demandent et finissent par choisir un autre lieu de vie", déplore Christine Mariais, employée de l’agence immobilière Foncia de Lannion.

7,7% des logements étaient vacants à Lannion en 2008. D'après Frédéric Corre, ce taux s’explique par le délabrement de bon nombre de bâtiments. Selon Christine Mariais, d’autres facteurs décourageraient encore les potentiels acheteurs et locataires : l’étroitesse des logements, inappropriés pour les familles et manquant de possibilités de stationnement à proximité. Dans les nouveaux lotissements situés en périphérie, des écoles aux grandes enseignes, tout est facilement accessible. Les logements bâtis sont au goût de leurs propriétaires et sont souvent plus vastes que ceux disponibles dans le centre-ville. Des dispositions législatives, comme la loi Scellier, encouragent la tendance en offrant des réductions d'impôts aux particuliers souhaitant construire du neuf à vocation locative.

Le centre-ville connaît un taux de vacance de 25 % en 2008 quand le quartier du Rhu, situé en pleine zone industrielle, ne voit qu’1% de ses logements inhabités, selon le Plan local d’urbanisme de Lannion. De nombreux propriétaires laissent les logements en cœur de bourg se dégrader et les louent à bas prix. "Les appartements sont occupés par des résidants dans des situations sociales difficiles donc peu regardants, ces habitations ne devraient pas accueillir de locataires, cela peut même poser des problèmes de sécurité", se désole Étienne Roisné, technicien en charge de l’urbanisme à LTC. Il se souvient de l’incendie survenu en mars 2012 dans le centre historique de Lannion et dans lequel cinq personnes avaient trouvé la mort.

Étienne Roisné, LTC
Lannion Trégor Communauté a initié une étude basée sur la consommation d'eau dans les habitations présumées vides, afin d'identifier les logements vacants. Étienne Roisné, chargé de l'urbanisme, explique pourquoi l'intercommunalité prend ce problème au sérieux.

Interview de Joël Le Jeune
Président de LTC

Redynamiser le centre

Pour Joël Le Jeune, président de LTC, la fuite des commerces et la situation du logement de centre-ville sont liées : "La question qu’il faut se poser, c’est la vocation des quartiers. Repeupler le centre-ville, c’est difficile parce qu’il est composé exclusivement de logements privés, soit du foncier sur lequel nous ne sommes pas maîtres. Il faudrait redonner aux gens, jeunes ou vieux, l’envie de venir y vivre. Nous souhaitons développer un système d’habitations dans les étages des immeubles et de commerces au rez-de-chaussée."

Facteur principal d’animation dans le centre, le marché a lieu tous les jeudis matins sur la place du Centre et sur le quai d’Aiguillon, depuis les années 1970. Il y a encore une dizaine d'années, il affichait complet selon les commerçants. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas même s’il reste un rendez-vous pour les habitués et un loisir pour les touristes. Certains clients se montrent toujours optimistes quant à la situation du centre-ville. Édouard, 51 ans, qui se dit " Lannionnais pure souche", veut résister : "Certes, il y a plein de boutiques fermées mais je fais toujours mes achats alimentaires dans le centre, j'y habite et j'en profite pour limiter mes déplacements."

Joël Le Jeune imagine un centre-ville idéal : "Moi, je pense à un centre-ville plaisant avec des terrasses partout, sur les quais d'Aiguillon par exemple, avec des animations pour les enfants et les grands." On est encore loin de ce rêve d'élu.

ROCADE : Voix à sens unique

L’accès à l’information au centre des débats

Il est 18h, zone industrielle de Pégase à Lannion, devant le siège de Lannion-Trégor Communauté (LTC). L'air est frais en ce 2 décembre 2014. Pourtant, les esprits s'échauffent. Agriculteurs, élus municipaux de Ploubezre et Ploulec'h, simples citoyens du Trégor : une cinquantaine de manifestants en colère est venue affirmer son opposition à un dossier porté par LTC. Une rocade sud, dont le but est d’améliorer l’accessibilité du Trégor et d’en dynamiser l’économie. Les protestataires entendent bien perturber la séance en cours du conseil communautaire. Le tracé et la poursuite d’études doivent être adoptés ce jour-là. Malgré cette intervention mouvementée et une interruption de séance, l’ordre du jour est voté. Depuis, les opposants au projet, dont l’association "Non à la rocade sud de Lannion", n’ont de cesse de dénoncer l’absence d'information et de concertation.

Au sud de Lannion, la capitale du Trégor, les toits des immeubles s’effacent au profit d’un bocage touffu et vallonné. Cette campagne est aujourd’hui traversée par les deux vallées du Léguer et du Min Ran. Par endroits, entre fermes et bois, poussent des lotissements et une petite zone commerciale. C’est au milieu de cette campagne que LTC souhaite implanter cette rocade contournant Lannion par le sud. Yvon Sidaner, exploitant agricole à Ploubezre depuis quatre générations, s’inquiète de voir un tel serpent de bitume soudain déroulé sur ses terres.

Jean-Christophe Fichou est docteur en géographie. Il lit les cartes tel un mathématicien pour analyser pragmatiquement l’utilité et les effets d’une rocade.

L'idée d'une rocade au sud de Lannion est dans les cartons depuis les années 1970. Le projet s'inscrit dans la continuité de la réalisation d'autres infrastructures, comme la rocade reliant la cité balnéaire de Perros-Guirec, ou la quatre-voies entre Guingamp et Lannion.

Aujourd’hui, selon LTC, la future route répondrait à différents besoins de la région de Lannion. Elle permettrait notamment de fluidifier un trafic trop dense aux heures de pointe dans le centre-ville. Il s’agirait aussi de développer l'économie du territoire. Dans le même sens, LTC prévoit la construction d’un contournement routier de Ploubezre et Plouaret et d’un quatrième pont sur le Léguer. " Si on bouge aujourd’hui, c’est parce qu’il y a des perspectives d’emploi vers l’ouest de la Bretagne et que Brest est notre allié sur ce projet. Il y a aussi notre aéroport qui est en danger, et il faut pouvoir accéder à celui de Brest facilement, sans passer par le centre de Lannion", affirme le président de LTC, Joël Le Jeune.

À Ploulec’h et Ploubezre, deux communes de la périphérie lannionnaise potentiellement traversées par la future route, le projet a constitué un enjeu électoral majeur lors des municipales de 2014. Les équipes en place dans les mairies ont été éjectées, en partie à cause de leur soutien à la rocade au profit de listes d’"anti" dénonçant avec force des conséquences écologiques, agricoles et une utilité réduite.

"Depuis le changement municipal, il y a plus de dialogue avec les conseillers", se réjouit le buraliste de Ploubezre. La nouvelle maire, Brigitte Gourhant, a mis à la disposition des habitants les synthèses d’études dédiées au projet de rocade. Mais elle-même regrette de n’avoir accès qu’à des "documents de travail, des dossiers très succincts".

Peu de concertation, peu d'information

Rares sont les Trégorrois alertés sur les éventuelles conséquences de la rocade. Y compris les habitants résidant à proximité de la future route. Joëlle Le Bivic habite à Kerhervrec à Ploulec’h. Elle possède un terrain boisé près de l’hôpital de Lannion qui devrait être relié à la rocade. En 24 ans, aucun élu n’est venu la voir pour lui expliquer le dossier et les impacts qu’elle devra subir.

Les commerçants du centre-ville de Lannion, acteurs incontournables de l'économie locale, ne s’estiment pas mieux informés. Pour certains, la route constitue pourtant une source d'inquiétude. Moins de voitures dans le centre-ville signifie-t-il la mort de leur activité ?
Accoudé derrière son comptoir envahi de jouets, Claude Chandemerle, gérant d’un magasin de jeux, ne mâche pas ses mots : " Nous n’avons pas été invités dans les discussions avec LTC, et les citoyens non plus. Le côté démocratie locale n’est pas respecté". Fabien Robert, animateur de Lannion Cœur de Ville, l’union des commerçants, renchérit : "Les seules informations que nous avons, c’est la presse qui nous les donne".

Des études incomplètes et inaccessibles

Des données sont pourtant déjà disponibles. Plusieurs diagnostics de trafic routier relativisent l’efficacité d’une rocade sud et mettent en avant l’argument du gain de temps par trajet.

Dans l’amphithéâtre de LTC, le 2 décembre, un budget a été attribué à de nouvelles études en 2015 : comptage routier et analyses de l'impact agricole et écologique de l'infrastructure. Mais leurs orientations précises ne sont pas encore définies. Les études seront votées à la fin du semestre au terme de discussions concernant le projet dans son ensemble.

Avant sa victoire électorale, Brigitte Gourhant, maire de Ploubezre et agricultrice fermement opposée au dossier, s’était tournée vers le conseil général pour se procurer les études. Car c’est le Département qui se charge de la gestion des routes principales. "Le conseil général ne voyait pas d’inconvénient à me fournir les documents, à la condition d’adresser sa demande au maître d’œuvre... À savoir LTC, qui refuse toujours."

Cédric Seureau, élu à LTC et conseiller municipal Europe Ecologie Les Verts à Lannion, ne peut réprimer un sourire ironique quand il expose son constat : "On ne donne que des synthèses d'études aux conseillers communautaires, les opposants peuvent donc naturellement se demander si elles ne sont pas biaisées. Je suis allé demander les études dans leur totalité, mais on m'a répondu qu'elles étaient encore incomplètes et donc non consultables".

La réponse du président de LTC, Joël Le Jeune, est sans appel. "C’est du bidon, assure-t-il, imperturbable, les élus peuvent venir aux commissions d’études pour travailler sur les dossiers."

André Lucas
Maire de Plestin-les-Grèves

Par ailleurs, la direction prise par les études existantes laisse les opposants perplexes. Trois tracés ont été examinés. Les deux tracés non retenus ont été perçus par l'association "Non à la rocade sud" comme étant absurdes. Selon elle, le but de LTC aurait été d'imposer le troisième scénario sans contre-proposition envisageable.

En outre, les études n'ont pas planché sur des solutions alternatives à la rocade. "On nous a demandé de choisir entre le scénario un, deux et trois, regrette Cédric Seureau, mais le scénario zéro, à savoir pas de rocade, n'était pas une option".

Un enjeu politique

Les opposants, dans un sentiment général, dénoncent un déni de démocratie. Ils mettent en avant le fait que LTC continue de travailler sur le dossier alors que deux des quatre communes, situées sur le tracé - Ploulec'h et Ploubezre -, le refusent formellement.

Même des élus en accord avec la poursuite du dossier appellent à un débat plus ouvert. Jean-Claude Lamandé, vice-président communautaire et membre du Parti Communiste, s’est expliqué ainsi lors de la séance houleuse du 2 décembre : "Nous constatons chaque jour que l'absence de débat suffisant, avec la population, ajoutée à d'autres facteurs plus généraux, crée le doute chez nos concitoyens, voire l’hostilité".

Jean-Marie Bourgoin
Maire de Ploulec'h
Gérard Quilin
Maire de Plounévez-Moëdec
Cédric Seureau
Elu communautaire et élu municipal de Lannion

Des ouvertures démocratiques sont à l’ordre du jour. Joël Le Jeune évoque aussi le Conseil de développement du pays du Trégor-Goëlo : un conseil présent dans chaque pays, réunissant des acteurs associatifs, économiques et politiques. Il cite aussi les ateliers thématiques entre élus communautaires. "J’ai discuté à une table avec Cédric Seureau et Brigitte Gourhant sur la rocade lors d’un atelier, c’était très bien", affirme le président de LTC. "Cet atelier a permis de changer la manière d’intervenir dans les conseils communautaires, mais comme la majorité est pour la rocade, le débat va dans leur sens", nuance Cédric Seureau.

À Ploulec'h, le maire Jean-Marie Bourgoin a d'ores et déjà pris l'initiative de consulter ses concitoyens. Une réunion publique devrait être organisée prochainement. De plus, un groupe de travail a été formé par des conseillers municipaux pour recueillir des données sur la rocade. Le but étant d’en faire une plaquette informative destinée aux habitants et distribuée dans chaque boîte aux lettres.

Joël Le Jeune a annoncé au conseil communautaire du 2 décembre qu’une fois le dossier plus avancé, un débat participatif auquel prendrait part la population serait lancé : "Il y aura un plan de communication et de discussion au printemps". Et si les études réalisées par LTC de 2015 à 2016 se montrent en faveur de la rocade, une enquête d'utilité publique sera lancée en 2017.

Un débat plus démocratique ?

Si LTC promet plus de démocratie dans la forme, sur le fond, son avis restera probablement prédominant. Des communes moins touchées par la rocade sont en effet intégrées au débat. L'Agglomération se heurte à une opposition moins franche en n’ayant plus pour principales interlocutrices les communes de Ploulec’h et Ploubezre. Les discussions ne portent plus uniquement sur la rocade. "Le projet de rocade est intégré dans un scénario global, en prenant en compte les autres infrastructures et en traitant de l’accessibilité du territoire dans son ensemble", explique Pierre Devos, directeur du cabinet EMTIS, qui a réalisé les études de trafic en 2012 et qui a de nouveau été sollicité par LTC en janvier 2015.

Joël Le Jeune annonce tantôt qu’il construira cette rocade pendant son mandat, tantôt qu’un tel projet ne se fera pas avant quinze ans. De leur côté, les opposants tentent toujours de trouver des moyens politiques pour se faire entendre et défendre leur cadre de vie. Lors d'un conseil communautaire portant sur la rocade sud au printemps prochain, les résultats des études seront présentés et des nouveaux amendements seront proposés au vote. Joël Le Jeune défend fermement son projet : "Si on ne le fait pas, on crèvera".

Pour être complet : Du 15 avril au 15 mai, LTC a lancé une concertation auprès de la population en vue de définir son projet de territoire qui définit les orientations politiques jusqu'en 2020. Ponctuée par des assises territoriales en juin, elle a notamment permis aux opposants comme aux défenseurs de la rocade d'exprimer leurs avis.

SABLE CONVOITÉ, POLITIQUE ENGAGÉE

Un peuple uni contre le marchand de sable

"Qui vole le sable, récolte la tempête". Cela faisait longtemps que les quais de Lannion n’avaient pas réuni 6 000 personnes un samedi matin. En cette mi-janvier 2015, les manifestants brandissent leurs pancartes aux diatribes évocatrices contre le groupe Roullier. L’entreprise, cible de leur colère, est spécialisée dans la production et la transformation chimique de nutriments et d'aliments. Depuis septembre 2010, elle a jeté son dévolu sur une dune sous-marine, à 35 mètres de profondeur, au large de la capitale du Trégor, joliment dénommée "Trézen ar Gorjégou". Et son appétit vorace excède les amoureux de la côte de Granit rose, surtout que Roullier n’en est pas à son coup d’essai. Sa filiale, la Compagnie Armoricaine de Navigation (CAN), a déjà bénéficié de nombreux gisements au large de la Bretagne, notamment près de Saint-Brieuc, à moins d’une heure de route de Lannion.

Pourtant, Roullier aurait pu ne jamais s’intéresser au Trégor. Mais depuis un décret européen approuvé en 2013, le maërl, petit coquillage fragile, ne peut plus être commercialisé. La CAN, pour faire tourner ses bateaux, s’est donc concentrée sur le sable coquillier, seule ressource pouvant remplacer le maërl. À l’origine, la CAN souhaitait retirer 400 000 m³ de sable par an pendant vingt ans, soit 8 millions de m³. Mais le matin de la manifestation, l’entreprise annonce dans un communiqué de presse des concessions : elle collectera finalement chaque année 250 000 m³ de sable coquillier pendant 15 ans soit au total 3,1 millions de m³, presque trois fois moins que prévu. Autre mesure, la période d’extraction sera interrompue de mai à août pour, entre autres, préserver la reproduction des espèces marines. Une démarche loin d’être convaincante pour les opposants.

Roullier au microscope

La structure du groupe financier Roullier en une infographie


Etapes de production

Diffusion des marques

La zone qui doit servir à l’extraction se trouve en effet en plein milieu de la baie de Lannion, coincée entre deux zones Natura 2000. Découverte en 1962, personne n’a pourtant jugé bon de préserver cette dune. "Toutes les raisons étaient présentes pour que le secteur d’extraction soit classé en zone Natura 2000 car la faune y est particulièrement intéressante", explique amèrement Joël Le Jeune, président de Lannion-Trégor Communauté. Selon lui, cette ressource avait été probablement repérée par le CNEXO (Centre National pour l’Exploitation des Océans) pour permettre un jour son exploitation. Laurent Boyer, directeur du Centre de plongée Cap 22 à Trébeurden n’est pas non plus convaincu de l’utilité de l’exploitation. Elle serait dévastatrice pour son activité, car le trouble généré enlèverait toute visibilité lors des sorties en mer.

Images du lieu de l'extraction.
Laurent Boyer, directeur du centre d'activité de plongée Cap 22, souhaite défendre cet environnement.

L’habitat des lançons, petite anguille des sables, base de la chaîne alimentaire serait aussi durablement menacé, selon Frank Jouet, pêcheur professionnel basé au port de Trébeurden. La turbidité asphyxiera les algues sur les rochers, empêchant les lançons de se nourrir et détruisant l’écosystème de la zone. "C’est comme dans un aquarium quand on remue l’eau", illustre Frank Jouet. Cette zone est connue pour les pêcheurs comme le "garde manger" des poissons. Le milieu marin n’est pas le seul menacé. "Les oiseaux souffriront aussi de ce manque de nourriture, et en particulier les 25 000 couples nichant dans la toute proche réserve des 7 Îles", déplore Pascal Provost, conservateur de la réserve. Parmi les autres nuisances, il a le bruit généré par les machines, perturbant ainsi les phoques ayant trouvé refuge dans la zone. Impossible cependant de connaître à l’avance les dégâts provoqués par l’extraction. Les conditions météorologiques et les marées ne permettent pas d’identifier les zones sur lesquelles les sédiments vont se poser durant les jours d’extraction. "Chaque zone est différente et peut donc réagir différemment à une extraction de sable, sur le plan biologique et environnemental", démontre le géologue Robert Lafite, directeur du pôle Morphodynamique Continentale et Côtière de l’Université de Rouen, et un des rares experts des extractions de sable.

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Pêcheurs, plongeurs, défenseurs de l’environnement et même restaurateurs se sont réunis pour lutter contre le projet d'extraction de sable. Pour mener des actions et faire pression sur le groupe Roullier, les opposants ont créé le collectif du "Peuple des Dunes en Trégor", lancé officiellement le 7 janvier 2012. Le groupement est composé aujourd'hui de 59 associations dont des membres de poids, comme la Ligue de Protection des Oiseaux, qui compte 46.000 adhérents en France.

Le "Peuple des Dunes en Trégor" est aussi devenu un grand acteur grâce au soutien des élus. Alain Bidal, leader plébiscité du collectif, a ainsi su s’entourer pour organiser la manifestation du 24 janvier 2015. Parmi les personnalités, Corinne Ehrel, députée des Côtes-d’Armor omniprésente sur ce dossier depuis le début, et accompagnée des élus locaux.

Joël Le Jeune n’a d’ailleurs pas raté le rendez-vous. Appelé à la tribune, il a rappelé que LTC a déposé, le 13 janvier 2015, une motion d’opposition au projet d’extraction de sable. "Nous restons fermement opposés au projet d’extraction de sable coquillier en baie de Lannion, demandant à ce que l’intérêt général soit respecté et que le projet ne soit pas autorisé". Mais malgré le poids local de LTC, ce ne sera pas à l’inter-communalité de trancher, ni au département, ni même à la région. La décision finale sera délivrée par le ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, Emmanuel Macron, qui accordera -ou non- le titre minier. La préfecture n’aura alors plus qu’à signer l’autorisation d’exploitation. Une décision qui ne cesse d’être reportée depuis 2010, lorsqu’une demande de concession minière avait été déposée par la CAN. Il faut dire que l’enquête d’utilité publique de 2010 est loin d’être irréprochable. Lorsque Joseph Mell, Commissaire-enquêteur a fait le tour des mairies concernées il avait reçu nombre d’avis défavorables : plus de 80%. Et la minorité favorable était en fait composé de marins de la CAN et de quelques agriculteurs. Pourtant, malgré ce refus majoritaire des communes, le Commissaire-enquêteur a donné son feu vert au projet en 2011. Parmi les principaux arguments, il considérait que l’activité de Roullier était légitime aux vues des 24 emplois en jeu pour l’entreprise. Aujourd’hui, la situation est bloquée. Tous les acteurs sont dans l’attente d’une réponse concrète, suite à la manifestation du 24 janvier. Emmanuel Macron devrait annoncer sa décision au printemps 2015 mais rien n’est moins sûr. Arnaud Montebourg, son charismatique prédécesseur, avait déjà promis une réponse au printemps 2014.

Entre 4500 et 7000 personnes manifestent contre le projet de désensablement

Une rencontre a eu lieu à Paris le 16 février 2015 entre le "Peuple des Dunes en Trégor" et le ministre. Un rapport a même été publié quatre jours avant cette réunion, et envoyé à tous les ministres concernés. Ségolène Royal à l’Ecologie est en effet moins sensible aux arguments de Roullier : elle avait exprimé son opposition en juin 2014. Une autre réunion, cruciale, est prévue mi-mars avec le préfet de région et la décision devrait être rendue début avril 2015. Mais l’abandon pourrait aussi être risqué pour l’État français. Impossible en effet d’annuler une enquête d’utilité publique une fois qu’elle a été validée. Roullier aurait la possibilité de traîner l’État en justice, pour ne pas avoir respecté ses engagements. L’État pourrait alors jouer la carte de la sécurité nationale. Le câble sous-marin transatlantique Apollo par lequel transite toutes les communications internet et téléphone, est censé passé à côté de la zone d’extraction prévue. Selon Jean-François Omnès, le président de l’association des pêcheurs plaisancier de Trébeurden, le trou équivaudrait au volume de la Tour Montparnasse. Le câble passerait ainsi au-dessus du vide. Un risque impensable pour l’État, mais aussi pour Alcatel-Lucent, entreprise emblématique des télécommunications installée à Lannion : les pertes économiques seraient considérables. Les avocats de la firme seraient d’ailleurs déjà en train de se préparer à une action judiciaire. En attendant que les autorités statuent, les militants restent mobilisés même après cinq ans d’un combat usant. "Je pense que ça touche beaucoup de catégories socio-économiques et aussi l’ADN du Trégor, c’est un combat d’intérêt général", explique Pascal Provost. Comme à Notre-Dame des Landes où une communauté se ligue pour un territoire sur une ZAD (Zone à Défendre) contre un projet industriel. Alain Bidal n’a d’ailleurs pas écarté cette option: "si le projet est validé on fera une ZAD". Et que faire si Roullier est repoussé ? "Une teuf !"

Pour être complet : Le 14 avril dernier, le ministre Emmanuel Macron a finalement donné son feu vert à l’extraction en baie de Lannion, conditionnée à une autorisation annuelle et à la réalisation d'études complémentaires. Cette décision est inacceptable aux yeux des opposants. Pour le Peuple des Dunes en Trégor, le combat continue.